Keep searching : Big Bang, chaos et démiurges

Du patricide cathartique de Cronos à la Chapelle Sixtine de Michel-Ange au début du XVIe siècle jusqu'à la découverte du fond diffus cosmologique en 1964, les représentations des origines du monde ont toujours été le miroir du savoir et des croyances d’une civilisation : des images acceptables d’un évènement qui, par nature, est irreprésentable. À chaque époque sa vision des origines de l’univers : mais que cherche-t-on vraiment à découvrir en voulant comprendre la naissance du cosmos? 

1961. Le cosmonaute Youri Gagarine s’envole à bord de Vostok-1 pour le premier aller/retour spatial. 108 minutes de voyage orbital à admirer la Terre vue d’en haut. Huit ans plus tard, Neil Armstrong et Buzz Aldrin, deux des trois astronautes de la plus connue des missions spatiales, « Apollo 11 », foulaient la surface de la Lune.
Deux moments fondateurs de l’histoire récente de la conquête spatiale, mais qui ont eu tendance à faire passer au second plan un autre évènement scientifique majeur pour notre compréhension de l’univers : la découverte en 1964 par les astrophysiciens Arno Penzias et Robert Wilson du fond diffus cosmologique (aussi connu sous le nom plus poétique de “rayonnement fossile”), dont le satellite Planck a offert en 2010 des photographies détaillées sans précédent.

Vue d’artiste du fond diffus cosmologique, réalisée à partir des relevés photographiques du satellite Planck, 2010

Vue d’artiste du fond diffus cosmologique, réalisée à partir des relevés photographiques du satellite Planck, 2010

Projection elliptique de l’univers, l’image figure au centre notre galaxie (la Voie lactée) sous la forme d’un néon de lumière, accompagnée de ses émanations de gaz et de poussière, matérialisée au centre par un épais nuage violet. Derrière la Voie lactée se déploie un vaste espace tacheté de rouge et de jaune (dans les parties supérieures et inférieures de l’image). Il s’agit du rayonnement fossile, autrement dit, des résidus de lumière remontant à l’évènement à l’origine de l’univers : le Big Bang.

La photographie du fond diffus cosmologique nous transporte donc aux origines de l’univers visible, il y a environ 13,7 milliards d’années, avant la formation des planètes, des galaxies et des premières étoiles. Sa découverte constitue l’une des preuves venant confirmer l’hypothèse scientifique d’une « explosion » primordiale – le Big Bang – survenue au commencement du temps mesurable. En 1992, Stephen Hawking (REP) dira au sujet du rayonnement fossile qu’il s’agit de “la plus importante découverte du siècle, si ce n’est de tous les temps”. D’autres scientifiques l’ont parfois décrit comme le “Graal cosmique”, le “visage de la Création” voire le “visage de Dieu”.

Considérer cette image des débuts de l’univers comme une représentation artistique n’est pas un abus de langage. Toutes les photographies du cosmos produites par les agences spatiales (la NASA et l’ESA en tête) passent systématiquement par la case retouche numérique. Pourquoi ?
D’une part pour traduire en couleurs visibles – du violet au rouge – les parties invisibles du spectre électromagnétique pour l’œil humain. Dans le cas du rayonnement fossile: les rayons gamma, les rayons X, les rayons ultraviolets et les rayons infrarouges.
D’autre part, pour que ces clichés de l’univers soient le plus plus beau possible. Quoi de plus normal... Après tout, on préfère généralement ce qui est beau à ce qui est laid, et cela vaut aussi pour les images scientifiques.

Ce digital touch up du rayonnement fossile, loin d’en faire une fake image, participe pleinement de son statut de représentation artistique. Car qu’est-ce que l’art, sinon la recherche du beau par une certaine idéalisation des choses observables ? Et qu’y a-t-il de plus naturellement beau que l’univers observable ? Gardons à l’esprit que pour une large part, l’histoire de l’art est l’histoire du cosmos, de ses commencements, de ses éléments, de ses accidents et de ses fins. De fait, les images scientifiques produites par les agences spatiales comptent aujourd’hui au rang des productions artistiques qui perpétuent un certain regard poétique sur le monde.

Les images scientifiques produites par les agences spatiales comptent aujourd’hui au rang des productions artistiques qui perpétuent un certain regard poétique sur le monde.

Les images du cosmos ont toujours été le miroir du savoir et des croyances d’une civilisation, ou pour résumer : la base de son imaginaire collectif. Ainsi, la représentation des origines de l’univers sous l’apparence du rayonnement fossile constitue, pour notre monde contemporain, très exactement ce que la chapelle Sixtine de Michel-Ange était au monde de la Renaissance au début du XVIe siècle : une image iconique, offrant la représentation acceptable d’un évènement par nature irreprésentable.

Michel-Ange,  Séparation de la Lumière et des Ténèbres , 1508-1512, Chapelle Sixtine, Vatican

Michel-Ange, Séparation de la Lumière et des Ténèbres, 1508-1512, Chapelle Sixtine, Vatican

Du point de vue de leur apparence, ces deux images des origines du cosmos sont aux antipodes l’une de l’autre. Mais quant à leur sujet, la photographie des résidus lumineux issus du Big Bang n’est pas si éloignée de la figuration de la séparation de la lumière et des ténèbres telle que représentée par Michel-Ange (l’un des premiers actes de création du monde exposé dans la Bible). La figure de Dieu, occupant tout le centre de l’image, plonge ses mains dans la matière primordiale du monde pour faire le ménage dans le chaos cosmique des origines.

Personne n’explique vraiment la présence de types tout nus autour de Dieu. Certains y voient des anges, d’autres une allusion à l’homosexualité de l’artiste. Ce qui est certain est que Michel-Ange a représenté le Créateur dans une pose contorsionnée (le haut du corps en mode lumbago, les cervicales bloquées et les bras vers le ciel) qui correspond très exactement à celle que l’artiste adopta pour peindre la voûte de la chapelle Sixtine, perché sur un échafaudage à quasiment 20 mètres de hauteur. Un poème de sa main, écrit à l’époque de l’exécution de l’œuvre, en rend bien compte : “J’ai déjà attrapé un goitre [...] tant qu’à force mon ventre se colle au menton. Ma barbe vers le ciel, je sens ma nuque toucher mon coffre, et mon torse est de harpie ; [...] Les reins me sont rentrés dedans la panse, par contrepoids de mon cul je fais croupe, les yeux fermés, je me meus au hasard”.

De même qu’aujourd’hui tout le monde ne croit pas à la théorie du Big Bang et à l’évolution, qu’il existe toujours des “créationnistes” et que les “platistes” alimentent l’ère de la post-vérité, la vision chrétienne de la création du monde peinte par Michel-Ange n’est que la représentation d’une pensée dominante. Autrement dit, elle cohabite toujours avec de nombreuses autres croyances et opinions relatives aux origines de l’univers, plus ou moins diffusées, plus ou moins plausibles aussi.


Dans le nord de l’Italie à la fin du XVIe siècle, un meunier prénommé Menocchio fut jugé par le tribunal de l’Inquisition. Son crime ? Une vision très personnelle de la création de l’univers qu’il avait tendance à raconter à qui voulait bien l’écouter. Devant se justifier devant les juges, Menocchio raconte que la naissance de l’univers à partir du chaos est comme la formation du “fromage dans le lait”, expliquant qu’après un certain temps “les vers y apparurent et ce furent les anges ; [...] au nombre de ces anges, il y avait aussi Dieu, créé lui aussi de cette masse”. Au commencement donc était le fromage. Le tribunal de l’Inquisition ayant un sens de l’humour limité, Menocchio fut jugé “relaps”, autrement dit considéré comme hérétique mais ayant solennellement renoncé à ses opinions. Il sera finalement condamné à être brulé vif quelques années plus tard pour sorcellerie.

Cette conception d’un univers-fromage et d’un Dieu-vers apparaissait à la Renaissance comme quelque peu délirante. Toutefois, le recours à des métaphores liées au quotidien (en particulier à la nourriture) est une constante des mythes de naissance du monde. Ainsi, pour qualifier la matière primordiale de l’univers après le Big Bang, les astrophysiciens d’aujourd’hui utilisent parfois l’image d’une “soupe cosmique”, ayant pour ingrédients des électrons, des baryons ou des photons, dont le mélange créa un fluide de matière lumineuse.

Au commencement était le fromage.
Anonyme,  Phanès , IIe siècle, Museo Civico, Modène

Anonyme, Phanès, IIe siècle, Museo Civico, Modène

Dans la Grèce antique, l’Orphisme (un mouvement sectaire à tendance mystique se rattachant à Orphée, le maître des rites initiatiques) concevait la naissance de l’univers à partir d’un œuf ; œuf duquel émerge le dieu Protogonos (littéralement le “premier né”) aussi dénommé Phanès, le lumineux. Une des représentations les plus connues de ce mythe provient d’un relief sculpté romain du IIe siècle. On y voit le dieu créateur, qui tient dans sa main droite un “foudre”, le corps enserré par un serpent, symbole du temps éternel. Au-dessus de sa tête et à ses pieds, on trouve la coquille de l’œuf cosmique contenant l’univers primordial, brisé en deux morceaux, représentant la naissance du Ciel et de la Terre.

Autour de Phanès se déploie également le cercle des constellations du zodiaque, qui représente les limites extrêmes du cosmos, et donc, de l’univers visible. Le signe du bélier se trouve au point le plus haut du zodiaque, au-dessus de la tête du dieu créateur. Un choix visuel qui est tout sauf un hasard : en effet, il provient d’une croyance populaire de la Rome antique, qui fait du 21 mars (le jour de l’équinoxe du printemps) la date de la création du monde. C’est pourquoi, avant l’Édit de Roussillon de 1564 (qui fixa le début de l'année civile au 1er janvier), c'était le 21 mars (début du signe du bélier dans le calendrier astrologique) qui marquait traditionnellement le commencement de l’année, célébrant ainsi la naissance de l’univers.

Des mythes encore plus étonnants et obscurs circulent à l’époque, dans lesquels la métaphore de la naissance de l’univers n’est plus alimentaire mais sexuelle. Dans la Théogonie du poète grec Hésiode, l’univers primordial naît du Chaos (le commencement de toute chose), qui engendre la Terre (Gaïa), les Ténèbres (Érèbe), la Nuit (Nyx), la Lumière (Éther) et le Jour (Héméra). La Terre (Gaïa) donnera naissance au Ciel (Uranus), et de leur union cosmique naîtront les Titans. Mais comme dans toute bonne famille, celle des divinités primordiales compte son mouton noir : Cronos. 

Le père (Uranus) était un vrai chic type, très porté sur la violence sexuelle à l’encontre de son épouse, la Terre (Gaïa). Pour mettre un terme à son calvaire, Gaïa imagine un stratagème à l’aide de son fils, Cronos. L’idée consiste à placer ce dernier en embuscade armé d’une grande faux afin de régler son compte à Uranus au moment où il abuserait à nouveau d'elle. Dans la Castration d’Uranus, la représentation la plus célèbre de ce parricide cathartique, un Uranus allongé semble savoir ce qui l'attend. Son fils lui tranche les bourses puis les jette dans l’océan. Cette « semence » des testicules du Ciel, mélangée à l’eau de mer, donnera alors naissance à Aphrodite (ou Vénus chez les Romains), dont le nom signifie littéralement « née de l’écume ».

Sous ses accents de drame familial, le sens premier de la Théogonie d'Hésiode est avant tout cosmologique. Pour que le monde puisse être un cosmos (du grec kosmos signifiant à la fois ornement, ordre et univers), autrement dit pour que le chaos primordial cesse, il faut que les éléments constitutifs du monde en devenir se voient assignés un rôle et un emplacement précis. Uranus ayant un appétit sexuel insatiable, le Ciel passait son temps à “culbuter” la Terre, empêchant ainsi au monde d’avoir une structure stable et d’être habitable. Il fallait donc un évènement pour établir la distance indispensable entre le Ciel et la Terre ; cet évènement fut la castration d’Uranus par son fils Cronos.

Giorgio Vasari,  Castration d’Uranus par Cronos , 1555-1557, Salle des Éléments du Palais Vieux, Florence

Giorgio Vasari, Castration d’Uranus par Cronos, 1555-1557, Salle des Éléments du Palais Vieux, Florence

Outre la Bible, la croyance de la naissance de l’univers la plus diffusée en Occident et ayant le plus inspiré les artistes, reste très clairement les Métamorphoses, rédigées par le poète latin Ovide au Ier siècle. Il s’agissait en effet du mythe païen faisant le plus en écho au texte de la Bible. Ovide y raconte qu’avant que l’univers n’existe, tout “se mouvait sans concert et sans ordre”, il n’y avait qu’une “masse informe et confuse”, un “poids inerte”, un “amas en un même tout de germes disparates des éléments des choses, sans liens entre eux”. Et qu’un “dieu [...] mit fin à ce conflit, séparant du ciel la terre, de la terre l’eau”.

Ce dieu n’est pas exactement Dieu, c’est-à-dire l’être supérieur divin, mais une divinité chargée de la création du monde qui était nommée plus couramment le démiurge. Son rôle : mettre un terme au désordre originel en séparant les quatre éléments du chaos primordial, puis disposer ces derniers au sein de la grande machine de l’univers.

C’est ce moment précis de l’ordonnancement de la materia prima (matière première) qui a fourni le sujet d’une des images les plus captivantes de l’art occidental, conçue par l’artiste néerlandais Hendrick Goltzius. On y voit le démiurge en train de procéder à la mise en forme du cosmos. La masse “informe et confuse du chaos est figurée par une sphère à la surface miroitante de laquelle sont extraits les quatre éléments sous la forme de flux d’énergies tourbillonnants. 

L’importance dans l’histoire de l’art de la création de l’univers telle que vue dans les Métamorphoses tient aussi au fait que le démiurge est un dieu qui crée à la manière d’un artiste. Il modèle la matière indéfinie des commencements pour lui conférer une forme définie. D’un chaos désordonné, il fabrique un cosmos ordonné. 

Anonyme (d’après Hendrick Goltzius),  La séparation des éléments à partir du Chaos , 1589, The Metropolitan Museum of Art, New York

Anonyme (d’après Hendrick Goltzius), La séparation des éléments à partir du Chaos, 1589, The Metropolitan Museum of Art, New York

Wassily Kandinsky,  Several circles,  1926, The Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Wassily Kandinsky, Several circles, 1926, The Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Wassily Kandinsky est sans doute l’artiste qui a le mieux exprimé cette idée d’une correspondance entre la création du monde et la création artistique.

Dans ses Regards sur le passé (1913), il écrit que la “création d’une œuvre, c’est la création du monde”, “la peinture est le heurt grondant de mondes différents destinés à créer dans et par leur combat le monde nouveau qu’on nomme œuvre”.

Son tableau Several circles (1926) est le reflet de cette conception cosmique de l’art, dont le but est de rendre compte des forces primitives et des formes de l’univers visible .

La création d’une œuvre, c’est la création du monde (...) la peinture est le heurt grondant de mondes différents destinés à créer dans et par leur combat le monde nouveau qu’on nomme œuvre.

L’idée d’un dieu créateur-artiste se développe dans l’art chrétien. Elle s'inspire d’un passage du Livre de la Sagesse où il est dit que tout ce qui est visible dans le royaume de la nature a été "disposé, ordonné et établi [...] en nombre, poids et mesure". Chez William Blake à la fin du XVIIIe siècle, on trouve un démiurge formant l’univers de la pointe d’un compas, traçant ainsi les limites du monde naissant. Chez Augustin, Dieu se voit qualifié "d’architecte du Ciel et de la Terre". En somme, Dieu crée le monde comme l’artiste qui agence des formes pour réaliser une œuvre.

L’image du dieu au compas de William Blake est aussi à replacer dans un mouvement de pensée qui prend son essor à partir du XVIIe siècle : le Déisme.

Cette doctrine repose sur le postulat qu’un dieu est responsable de la création du cosmos et qu’il a un plan pour l’humanité. Les origines de ce nouveau courant de pensée sont à trouver dans l’émancipation de la science (notamment l’astronomie) et de la philosophie dite "naturelle", en opposition à la religion chrétienne.

Ainsi Galilée, bien que disant ne pas s’intéresser à la création du monde (puisqu’elle ne peut être observée), croyait cependant fermement à l’existence d’un “Artisan souverain” de l’univers. Les penseurs des Lumières au XVIIIe siècle, tel que Voltaire, parleront encore du dieu créateur du monde, en recourant aux expressions de “grand horloger”, de “maître du temps” ou de “grand ordonnateur”.

À l’époque de la Révolution française à la fin du XVIIIe siècle, se développe de manière semblable (notamment sous l’impulsion de Robespierre) l’idée d’un “Être suprême” qui, on l’oublie souvent, est mentionnée dans le préambule de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789.

William Blake,  L’Ancien des jours , 1794, British Museum, Londres

William Blake, L’Ancien des jours, 1794, British Museum, Londres

Georg Frederick Watts,  Le semeur d’étoiles , 1902, Watts Gallery, Compton

Georg Frederick Watts, Le semeur d’étoiles, 1902, Watts Gallery, Compton

Au XIXe siècle, malgré l’essor des courants philosophiques affirmant la mort de Dieu, le déisme et la croyance en un artisan de l’univers ne disparaissent pas pour autant.
Au début du XXe siècle, Albert Einstein lui-même, demeurait particulièrement sensible à l’idée d’une “intelligence supérieure” ayant créé le monde et dont la preuve de l’existence peut être trouvée dans l’ordre, la beauté et la variété que l’on découvre dans la contemplation du monde. Ainsi, les représentations du Créateur ne disparaissent pas de l’histoire de l’art, mais évoluent en même temps que les découvertes scientifiques, pour une image nouvelle et plus juste de l’univers.

Le Semeur des mondes peint par l’artiste symboliste anglais George Frederic Watts en 1902 en constitue l’un des exemples les plus parlants. On y voit un démiurge dont le physique rappelle nettement le Dieu chrétien figuré par Michel-Ange, mais donnant ici naissance aux étoiles. L’origine de cette oeuvre est à mettre en lien avec la passion de l’artiste pour l’astronomie, ainsi qu'avec une réflexion sur les formes artistiques permettant de représenter un mystère aussi insondable que Dieu créant l’univers. Il écrira au sujet de cette œuvre : “My attempts at giving utterance and form to my ideas are like the child's design, who being asked... to draw God, made a great number of circular scribbles, and struck his pencil through the centre, making a great void. This is utterly absurd as a picture, but there is a greater idea in it than in Michelangelo's old man with a white beard”.

À chaque époque sa vision des origines de l’univers.
Et aujourd’hui ? Quelle est la vision artistique des commencements du monde ? Le déisme perdure bien sûr, comme toutes les formes plus anciennes de croyances. Cependant, pour l’essentiel, domine l’agnosticisme (qui postule l’inaccessibilité à une forme d’intelligence supérieure), l’athéisme (qui nie toute existence de Dieu), l’anthropocentrisme (qui sous-tend la centralité et la divinité de l’homme dans l’univers), le relativisme (il n’y a pas de vérité absolue ou objective) et le nihilisme (la négation de tout idéal et de toute réalité). Libre à chacun de revendiquer son appartenance à une ou plusieurs de ces catégories.

Bien sûr, nos connaissances n’ont jamais été aussi grandes concernant la Terre, la Lune, le système solaire, les confins de la Voie lactée, les galaxies, les supernovae, les trous noirs, les lois sur l’expansion et la relativité générale de l’univers, sans oublier la possibilité des multivers et univers parallèles. Mais que cherche-t-on vraiment à découvrir en voulant comprendre la naissance du cosmos? Peut-on seulement approcher un phénomène qui se situe au-delà des apparences ? Se dire qu’il y a un commencement et un être suprême plutôt que rien, n’est-ce pas finalement une manière de supporter le hasard, le non-sens, l’imprévisibilité qui traverse toute vie ? Einstein a d'ailleurs dit “Dieu ne joue pas aux dés” afin d’écarter de son système toute influence du hasard.

Peut-être peut-on choisir de penser, comme dans The Matrix, qu’il y a un “architecte” (humain, machine ou extraterrestre) qui gouverne la complète destinée des choses. 

The Wachowski Brothers,  The Matrix Reloaded , 2003

The Wachowski Brothers, The Matrix Reloaded, 2003

A l'inverse, on peut aussi penser (tout comme les philosophes atomistes), que la naissance de l’univers, des galaxies, de la Terre et de l’humanité n’est qu’accidentelle ; qu’il y avait en fait autant de chances que rien ne se passe.

Le monde n’est peut-être qu’une vaste blague, que le démiurge (s’il existe) n’est qu’un être qui s’amuse des lois cosmiques, avec comme principale occupation piéger et rire de l’humanité. 

L’illustration d’Innuendo, l’ultime album de Queen sorti en 1991, est le parfait exemple d’une telle conception ironique de l’univers, et de la destinée humaine en son sein.

"If there's a God, or any kind of justice under the sky / If there's a point, if there's a reason to live or die / If there's an answer to the questions we feel bound to ask / Show yourself, destroy our fears, release your mask".

Hommage à Grandville (célèbre illustrateur du XIXe siècle), mais aussi au Dictateur de Charlie Chaplin, elle représente un bouffon jonglant avec les planètes du cosmos et offrant à l’homme, comme seule réponse à ses interrogations, une banane sur laquelle il ne manquera pas de glisser.

Keep searching.

Richard Gray,  Pochette de l’album  Innuendo  de Queen , 1991

Richard Gray, Pochette de l’album Innuendo de Queen, 1991

If there’s a God, or any kind of justice under the sky / If there’s a point, if there’s a reason to live or die / If there’s an answer to the questions we feel bound to ask / Show yourself, destroy our fears, release your mask.

Florian Métral est Docteur en histoire de l'art, boursier du Kunsthistorisches Institut à Florence, de la Villa Médicis, de l’université d’Oxford, de l’Institut national d’histoire de l’art entre 2014 et 2018, et on l’aime beaucoup.
Il est l'auteur de « Figurer  la  création  du  monde.  Mythes,  discours  et  images  cosmogoniques  dans  l’art  de  la Renaissance », à paraître en septembre 2019 chez Actes Sud.


Cover Artwork, Courtesy of Tom Colbie

Clara Lyachenko